L’affaire T. Barahira et O. Ngenzi : semaine 27/06-1/07/2016

Lundi 27 juin 2016

La journée du 27 juin se concentre autour de l’interrogatoire de Monsieur Octavien NGENZI concernant la journée du 13 avril 1994 et le massacre ayant eu lieu en l’église de Kabarondo.

Si l’accusé semble ne pas contester l’existence d’un génocide, en revanche un clivage persistant existe sur son appréciation du nombre de victimes à l’église ce jour-là qu’il situe entre 150 et 200 victimes, alors que l’abbé INCIMATATA avait vu presque le double.

Dans sa fonction de direction des débats, le Président de la Cour d’Assises souhaite alors interroger l’accusé sur six points principaux quant à la chronologie de la journée du 13 avril, à savoir :

  • son départ au matin pour Kibungo
  • le retour à son domicile où il affirme aider sa femme à préparer les valises
  • l’arrivée de Mpambara lui annonçant que les militaires vont se retourner contre lui
  • son départ par la maison communale après avoir entendu les premiers tiers
  • sur la circonstance que Ngenzi dit se rendre une deuxième fois à Kibungo
  • et enfin son retour à son domicile et l’état dans lequel il se trouve alors.

Les questions posées à l’accusé vont s’accentuer sur les horaires de ces diverses actions.

carte de localisation
Source de la carte : http://kabarondo.hypotheses.org/26

Ensuite, le Président projettera une carte avec une photo des lieux, à savoir l’église et la commune. Un échange nonchalant s’exerce alors entre l’accusé et le président dans le commentaire de la photo des lieux, des pointages de bout de stylo guidé par la voix de l’accusé, dont le but pour l’accusé est alors de démontrer que de son poste d’observation, il ne pouvait pas voir l’église, car « une haie de cyprès » lui cache la vision. Tout en ajoutant, cependant, qu’il entendait ce qui se passait, et voyait les militaires s’approvisionner en armes. Il en ressort, à vrai dire de cet exercice, une certaine confusion et un certain scepticisme lorsque le président lui demandera pourquoi il n’est pas allé voir ce qui se passait et qu’il ait pu rester plusieurs heures à son poste. Il répondra notamment qu’il avait considéré « que tout le monde était mort » et qu’il n’a pas « eu la présence d’esprit » d’aller voir ce qui se passait, préférant passer au garage pour savoir où en était la réparation de sa voiture afin de préparer sa fuite.

Des précisions auxquelles le Président ne manque pas de rappeler que beaucoup de témoignages contredisent ce récit qu’il fait des événements. S’ensuivra une série de question visant à pousser l’accusé dans ses retranchements sur les accusations de complots à son égard. Puis, viendra le tour des avocats des parties civiles, dont Me DECHAUMET qui cherchera à obtenir des précisions sur la matinée du 13 et son départ ou non du domicile familial, puique l’épouse de Ngenzi dit qu’il n’a pas quitté la maison, alors que lui affirme l’inverse. Me PARUELLE interrogera l’accusé pour essayer de comprendre pourquoi il est resté devant la commune pendant plusieurs heures et ce qu’il y a fait. Ce dernier évoquera son impuissance face à la situation et face à l’armée nationale.

C’est alors que l’Avocat général soulèvera avec vigueur « l’inanité des propos » de Monsieur O. Ngenzi. L’avocat général obtiendra alors de l’accusé qu’il dise qu’il a bien demandé l’intervention des forces armées à cause de la situation dangereuse liée à la présence des réfugiés en provenance de la commune de Byumba, lors de sa première visite chez le Préfet.

Mardi 28 juin 2016

La matinée du 28 porte sur la suite de l’interrogatoire de M. Ngenzi. Avant de commencer, M. le Président rappelle un problème majeur dans ce procès : la chronologie. En effet, deux chronologies sur les événements à partir du 13 avril 1994 s’affrontent. D’un côté on a une chronologie présentée par les parties civiles étayée par les témoins, de l’autre, celle de la Défense et des accusés. Selon M. Ngenzi, tout s’est déroulé plus rapidement. Alors que les témoins placent l’attaque au centre de santé au jour de « l’enterrement » des corps de l’église de Kabarondo, M. Ngenzi, lui affirme que cet événement s’est produit quelques jours après. Il explique cette discordance par le fait qu’il est plus facile d’expliquer la présence des assaillants un jour mais pas deux. Ainsi, ils se protègent en expliquant que l’attaque du centre de santé s’est produit selon les ordres de M. Ngenzi et cela au jour de « l’enterrement » des corps.

Le Président explique qu’en théorie cette discordance dans les dates n’est pas très grave et que ce sera le rôle de la Cour de trancher entre ces deux chronologies.

Me Mathé reviendra à la fin de l’interrogatoire, le 30 juin, sur ce point en affirmant que les dates ne sont que peu importantes, ce qui l’est c’est de savoir quels faits se sont déroulés le même jour et lesquels se sont déroulés à des dates différentes, peu importe que ce soit un jour ou deux de décalage.

Suite à l’intervention de M. le Président à ce sujet, l’interrogatoire reprend et il est demandé à M. Ngenzi de détailler sa chronologie des événements en partant du 14 avril. M. le Président lui demande de faire des réponses courtes et précises. Il est nécessaire d’aller droit au but et il considère que ses questions sont assez claires pour recevoir une réponse directe.

Ngenzi va raconter ce qu’il a fait durant ces journées suivant le massacre dans l’église de Kabarondo. On assiste à un interrogatoire qui s’apparente à un ping-pong verbal entre le président et M. Ngenzi. M. le Président insiste sur le fait qu’il veut des réponses claires et lui coupe régulièrement la parole afin d’en revenir au sujet qui importe.

D’après la chronologie de M. Ngenzi, le 14 il s’est rendu au centre commercial de Kabarondo pour régler des problèmes de pillage des magasins par les propriétaires qui retiraient leurs marchandises pour partir, il a fait le tour des communes à la recherche d’un corps. Le 15, il s’est rendu dans la ville de Rubira pour chercher des « volontaires » pour enterrer les corps. Il est resté à l’église pour superviser « l’enterrement ». L’attaque au centre de santé s’est quant à elle déroulée quelques jours plus tard. Il place son départ le 15 au soir.

Alors qu’il est mis face à l’incohérence de ses propos face à ceux des témoins, il explique que ses gestes ont pu être mal interprétés du fait de sa position de Bourgmestre. Sur tous les événements qui se sont produits et qui ont été décrits par les témoins, M. Ngenzi ne nie pas sa présence mais il réfute l’idée d’avoir fait du mal. Le seul endroit où il nie avoir été présent et qui a été confirmé par une partie des témoins c’est le centre de santé. Quand le président lui demande son avis sur ce problème de cohérence dans les chronologies, M. Ngenzi explique que pour la plupart des personnes qui sont venues témoigner, ce sont des personnes qui ne savent ni lire ni écrire donc la question des dates est très subjective.

Les questions sont nombreuses de la part de la Cour (assesseurs, jurés) et des avocats des parties civiles. Cet interrogatoire semble affecter certaines personnes membres des parties civiles.

Lorsque le tour vient à Me Laval de poser des questions, il ne semble pas vouloir laisser la parole à M. Ngenzi. Il soulève le point que cet « enterrement » dont il est question n’en est pas un. M. Ngenzi expliquait que cette volonté d’enterrer les corps était pour préserver leur dignité. Mais Me Laval ne semble pas de cet avis. Il le traite de bourreau en expliquant que ce n’était en rien un enterrement mais un ensevelissement des corps et qu’en faisant cela, il a atteint à la dignité des victimes car il les a rendu anonymes et c’est cela qui fait de lui un bourreau « ce ne sont que les bourreaux qui jettent les victimes ». Alors, M. Ngenzi essaie de s’expliquer en disant qu’il n’avait pas le choix, que c’est ce qu’il avait trouvé de mieux et que ce n’était pas possible de faire autrement. Un moment qui fut très dur et empreint d’émotions des deux côtés.

Monsieur Laurent BUCYIBARUTA et Monsieur Daniel ZAGURY, experts psychiatres sont également auditionnés.

Mercredi 29 juin 2016

 Cette journée d’audience débutera par l’audition de Monsieur Gérard LOPEZ, psychiatre, suivie des auditions de Monsieur PHESANS, expert psychologue et de Monsieur Alain NGIRINSHUTI.

Aussi, elle sera marquée par le témoignage consistant et marquant de Monsieur Alain GAUTHIER, président du CPCR (partie civile dans le procès et à l’origine de la plainte déposée à l’encontre des deux accusés), et l’émouvant témoignage de son épouse Dafroza GAUTHIER.

Retrouvez et lisez la déposition de Monsieur Alain GAUTHIER et de Madame Dafroza GAUTHIER.

Jeudi 30 juin 2016

L’interrogatoire de M. Ngenzi se poursuit. En début d’audience, M. le Président vient confirmer le retrait du témoignage de M. Jean de Dieu MUNIYANGABE. Son témoignage qui était prévu pour le lundi 23 mai 2016 avait été reporté à plusieurs reprises et finalement retiré de la liste des témoins. Il passe outre ce témoignage.

Les questions reprennent et c’est au tour de l’avocat général de poser une série de questions à M. Ngenzi. Certaines vont même aller jusqu’à perturber l’accusé qui s’excusera de verser une larme.

Ses questions tournent essentiellement sur le nombre de victimes et la raison de son intervention pour ensevelir les corps (il reprend les termes de Me Laval énoncés deux jours auparavant) seulement le 15 et pas avant. Il lui demande pourquoi il ne s’est pas rendu à l’église le 14 sachant pertinemment ce qui s’y était passé.

M. Ngenzi essaie tant bien que mal de se défendre mais ses réponses restent vagues et pour ce qu’on comprend, il a eu peur et était terrorisé face à la situation. Il explique qu’il ne savait pas comment gérer la situation.

Une grande polémique est créée autour du nombre de victimes. Le 6 mars 2014, quand M. Ngenzi est interrogé, il dit ne pas avoir eu « la présence d’esprit pour compter et aller voir les morts ». Dans un premier temps, en 2010, il affirmait que le nombre de victimes s’élevait autour de 150/200. Puis, en 2014, il parlait d’environ 300 corps. Mais l’avocat général lui reproche d’être loin du compte et il lui demande comment c’est possible de ne pas savoir.

Savoir le nombre de victimes est le rôle du Bourgmestre, c’est le rôle de l’être humain de savoir combien et quelles personnes sont décédées. Pourtant lui ne sait pas.

L’avocat général passe beaucoup de temps à comprendre pourquoi M. Ngenzi ne connaissait pas le nombre de victimes.

Puis, il soulève une question intéressante sur le rôle des Bourgmestres, à savoir la protection des communes et le règlement des conflits. Ils ont donc toute autorité et tous les moyens nécessaires pour régler tous les troubles à l’ordre public. Cependant, le génocide a bien eu lieu. Il lui demande alors si, si tous les Bourgmestres avaient fait leur travail en empêchant les massacres, est-ce qu’on n’aurait pas pu éviter le génocide.

À la fin de ses questions, l’avocat général demande à M. Ngenzi s’il « n’est pas temps d’admettre [sa] participation à ces faits et de faire un pas vers la vérité ».

Ngenzi se dit non coupable de ces actes et qu’il y avait toujours un geste qui montrait qu’il n’était pas du côté des assaillants. On veut le rendre responsable car les personnes veulent se protéger en minimisant leur responsabilité.

Il affirme avoir toujours voulu venir en aide aux personnes qui ont été victimes d’actes de violence. Il regrette cependant n’avoir pu sauver toutes ces personnes. Il se dit coupable de n’avoir pas su être à la hauteur en sauvant tout le monde.

Le tour vient à Me Mathé de poser des questions. Elle commence par rappeler que l’Abbé Incimatata avait lui-même eu des confusions dans le nombre de réfugiés. Lui aussi ayant fait des erreurs, on ne peut le reprocher à M. Ngenzi. D’après elle, les chiffres ne permettent pas de mettre en cause la responsabilité de M. Ngenzi.

Elle explique ensuite que le problème de chronologie n’en est pas vraiment un. Ce qui est important, c’est de savoir quels événements se sont déroulés le même jour. De plus, M. Ngenzi n’a jamais remis en question l’existence de ces faits ni même sa présence.

Elle rappelle à M. Ngenzi que son rôle est de dire la vérité et que c’est le moment de tout dire car elle ne le défendra que sur les choses qu’elle connait.

Cette séance fut très courte car on arrive à la fin des interrogatoires et des témoignages. Avant de terminer la séance, M. le Président demande si les accusés ont des choses à ajouter. Les deux disent que tout a été dit.

Ensuite il demande si la Cour et les parties ont des pièces à ajouter au dossier. Me Lindon demande l’ajout des deux réponses des préfets à M. Ngenzi, une en 92, l’autre en 93 et Me Gisagara demande l’ajout de deux arrêts.

Il explique ensuite que la Cour devra se prononcer sur l’examen de deux qualifications : le génocide, envisagé avec deux précisions (l’atteinte volontaire à la vie et l’atteinte grave et volontaire à l’intégrité psychique des personnes) et le crime contre l’humanité (pratique systématique d’exécutions sommaires…).

Vendredi 1er juillet 2016

Le vendredi 1er juillet voit débuter les plaidoiries de parties civiles dont vous trouverez certains textes sur le site du CPCR, notamment la plaidoirie de Maître Michel Laval, avocat du CPCR, ou encore de Maître Sophie DUCHAUMET.

Maria Saab, Sarah Akis, Élise Le Gall

REVUE DE PRESSE

L’EXPRESS, « Génocide rwandais : aux assises, le dernier cri des victimes », AFP, 01/07/2016.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s